Revue de presse

Courrier des Balkans : Migrations : la détresse des jeunes Rroms « réadmis » en Serbie - Octobre 2009

Des milliers de jeunes Rroms, qui sont nés ou ont grandi en Europe de l’Ouest, sont expulsés vers la Serbie à la suite des accords de « réadmission » conclus avec l’UE. Mais l’intégration est souvent difficile pour ces jeunes qui ne connaissent ni la langue, ni les codes culturels d’un pays qui n’a jamais été le leur. Et la Serbie manque de moyens pour favoriser l’assimilation de ces nouveaux arrivants. Un reportage du BIRN.

Lien Internet : Migrations : la détresse des jeunes Rroms « réadmis » en Serbie Source - Courrier des Balkans // Birn - traduit par Stéphane Surprenant

Dans un café de Bujanovac, une petite ville frappée par la pauvreté située dans le sud de la Serbie, tout près de la frontière du Kosovo, un groupe de jeunes Rroms bavardent en allemand.

Tous sont nés ou bien ont vécu plusieurs années en Allemagne. Leurs familles ont émigré dans ce pays durant les années 1990, puis sont revenues en Serbie. Certaines sont revenues de leur propre gré, d’autres y ont été obligées.

Enis Demirović, 19 ans, se souvient combien il avait été choqué à son retour. « J’ai pleuré pendant des jours ! », confie-t-il. « Je ne pouvais accepter d’avoir tout perdu ; ici, c’est vraiment une autre planète... »

Enis a une allure plutôt sophistiquée. Il arbore des mèches blondes et porte une boucle d’oreille. « Tout le monde avait l’habitude de dire « Hé ! Regardez ce tzigane, pour qui il se prend ? », raconte-t-il. « Par contre, en Allemagne, personne ne me demande qui je suis ou n’a de problème avec mon look. »

Enis a fait son école primaire à Wuppertal, mais a laissé tomber ses études à son retour en Serbie - à l’instar de la plupart des enfants des migrants qui sont rentrés. « Je ne savais même pas parler la langue et j’avais peur de tout », se rappelle-t-il. Assis dans un café avec des amis, Enis semble assez détendu. Mais les sourires sont plus rares sur le chantier où il décharge des sacs de ciment.

Le chantier est situé dans la partie rrom de la ville, au milieu des maisons pauvres et délabrées. La majorité des Rroms rentrés au pays atterrissent dans des quartiers et des habitations de fortune comme ceux-ci, et pas seulement à Bujanovac. Enis affirme que personne dans sa famille n’a de travail stable, mais ils refusent tous de mendier pour du travail. « Je ne suis plus triste aujourd’hui, mais je ne suis vraiment heureux que lorsque je pense à l’Allemagne. Parfois, je rêve en allemand. Je rêve d’y retourner. »

Des milliers de jeunes Rroms rentrés en Serbie - ou qui y sont retournés malgré eux - n’hésitent pas à tenir les mêmes propos. Ceux qui ont laissé derrière eux les bonnes écoles allemandes et des appartements confortables, se souvenant à peine de la langue de leur pays d’origine, vivent désormais dans l’isolement et parfois sans espoir. Pour quelques-uns, les activités criminelles constituent la seule porte de sortie. Pire, pour d’autres encore, cela se termine par un suicide.

Bien que le gouvernement mette en avant des stratégies visant à venir en aide à ces personnes et que plusieurs ONG gèrent des projets d’intégration à court terme, il n’y a pas suffisamment de ressources financières pour soutenir des programmes de réhabilitation à long terme.

Entente sur le retour des migrants : retour volontaire, ou non !

Une entente uniformisée concernant le retour des migrants a été conclue entre la Serbie et l’Union européenne. Elle est entrée en vigueur le premier janvier 2008. La mise en œuvre de cet accord représentait un pré-requis à l’admission de la Serbie dans le nouveau régime de visas libres de l’UE et des États membres de l’espace Schengen.

Plusieurs centaines de milliers de personnes ont quitté la Serbie dans les années 1990, fuyant la misère et les guerres. La plupart d’entre eux se sont retrouvés dans les pays de l’UE.

Beaucoup ont alors soumis des demandes en vue d’obtenir le statut de réfugiés. Cela dit, mêmes ceux qui n’ont pas reçu une réponse positive n’ont pas été obligés de rentrer en Serbie, en raison de l’instabilité politique du pays et des sanctions prises contre le régime de Milošević.

Néanmoins, après la chute du régime de Slobodan Milošević, le 5 octobre 2000, la situation a évolué. Au cours des années qui ont suivi, la Serbie a signé une entente sur la réadmission de ses émigrés avec la majorité des États de l’UE. Ce faisant, elle acceptait de réintégrer les citoyens serbes qui ne remplissaient pas les critères nécessaires à la prolongation de leur séjour à l’étranger.

Zoran Panjković, du ministère des Droits de la personne et des minorités, estime à environ 25.000 le nombre de ressortissants serbes ayant été obligés de rentrer en Serbie. Environ le double a décidé de revenir volontairement.

Le nombre de ceux qui devront éventuellement retourner en Serbie est inconnu. En 2003, le Conseil de l’Europe avait estimé que ce chiffre variait entre 50.000 et 100.000. Toutefois, au fil des années, des chiffres aussi élevés que 150.000 ont également été mentionnés.

Environ 70% de ceux qui sont retournés en Serbie arrivaient d’Allemagne. Les autres sont revenus de Scandinavie, de Suisse, des Pays-Bas et d’autres pays d’Europe occidentale. Entre 60 et 70% des personnes concernées étaient des Rroms, selon les estimations.

Enis et les autres membres de sa famille sont revenus de leur plein gré. Cependant, si’ils avaient refusé, cela aurait entraîné de sérieuses conséquences. Par exemple, ils n’auraient plus eu le droit à l’avenir d’entrer dans aucun pays d’Europe. Pire, ils auraient perdu la plupart de leurs possessions en Allemagne.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à l’amie d’Enis à Bujanovac, Natalija Elezović, qui n’a que 16 ans. La police allemande a frappé à la porte de l’appartement de sa famille, à Francfort, un matin de 2004. « Je m’étais levée pour me préparer à aller à l’école, mais ils nous ont dit que nous devions partir », relate-t-elle. « Trois heures plus tard, nous étions dans l’avion en direction de la Serbie. »

Alors âgée de 11 ans, elle admet qu’à l’époque, elle « ne comprenait pas au début que c’était pour de bon. Mais quand nous sommes arrivés en Serbie, à Bujanovac, j’ai réalisé que ce serait un aller simple ».

Pavao Hudik, un psychologue de Südost-Europa Kultur e.V., une organisation berlinoise qui vient en aide aux réfugiés de l’ancienne Yougoslavie, explique que la plupart des jeunes gens qui reviennent de cette façon laissent derrière eux des sociétés d’accueil au sein desquelles ils étaient bien intégrés.